Massinissa, une figure historique hors du commun

Le roi par lequel le premier État nord-africain de l’histoire fut créé

 La ville du Khroub accueille, depuis samedi 20 jusqu’à lundi 22 septembre, un colloque international placé sous le thème «Massinissa : au cœur de la consécration d’un premier État numide», et organisé par le Haut Commissariat à l’Amazighité (HCA) avec les soutiens respectifs des ministères de la Culture, des Affaires étrangères et de la wilaya de Constantine.

 Durant trois jours, pas moins de vingt-deux communicants nationaux et étrangers (France, Italie, États-Unis…) devaient ainsi défiler au Centre culturel M’Hamed-Yazid pour évoquer la figure de Massinissa, fils de Gaïa, dont «l’œuvre politique et sociale fut aussi grande que son œuvre militaire», comme le souligne l’argumentaire présenté par le Secrétaire Général du HCA, M. Si El Hachemi Assad, lors de la conférence de presse qu’il a animée mercredi dernier en compagnie du P/APC de la ville hôte, le Pr Abdelhamid Aberkane. M. Assad a, entre autres informations, annoncé, à l’ouverture de ce colloque qualifié d’«événement historique et culturel», la présence de plusieurs personnalités nationales, notamment des ministres, ainsi que le représentant du ministère des Affaires étrangères. Pour le conférencier, il est tout à fait normal que le HCA s’intéresse à un homme qui a grandement contribué au rayonnement de la civilisation berbère : «Il s’agit d’une figure emblématique de l’Algérie et de l’Afrique du Nord, et il est de notre devoir de l’honorer comme il se doit. Nous souhaitons capter l’attention des jeunes générations lesquelles ne connaissent pas réellement leur histoire, et cela malgré les efforts fournis par l’État dans ce domaine, notamment en ce qui concerne l’introduction des figures historiques algériennes dans les programmes scolaires d’éducation nationale». Ici quelques modestes contributions écrites et illustrées pour une meilleure connaissance d’une figure historique hors du commun.

 

Sous le règne de Massinissa

le royaume Massyle une puissance maritime

 Les agrandissements territoriaux sous le règne de Massinissa avaient eu, entre autres conséquences, de faire du royaume Massyle, une puissance maritime héritant partiellement de l'ancien empire carthaginois. Depuis la Mulucha -l’oued Mellègue, aujourd’hui faisant frontière avec la Tunisie- jusqu’à la région de Tabarka, les anciennes échelles puniques étaient devenues autant de ports numides ; la possession des Emporias (comptoirs de commerce), dans la petite Syrte et en Tripolitaine, assurait le contrôle complet dans les exportations numides en direction du monde grec. Possédant de nombreux ports où s’étaient maintenues de vieilles traditions maritimes, Massinissa eut une marine de guerre qui protégeait son commerce et, à l’occasion, se livrait à quelques rapines. Cicéron* rapporte en effet que, la flotte de Massinissa ayant fait relâche à Malte, le préfet qui la commandait s’empara de défenses d’éléphant d’une taille gigantesque qui ornaient le temple de la déesse Junon (Astarté). Revenu en Afrique, il en fit don à Massinissa. Mais le roi, en ayant appris la provenance, fit armer immédiatement une quinquérème qui ramena les défenses à Malte. Une inscription en caractères puniques qui rappelait les faits, fut, sans doute par ses soins, apposée dans le temple. Cette anecdote apporte la preuve que le roi possédait suffisamment de navires pour distraire une quinquérème de ses activités normales et l’envoyer à Malte ; elle montre aussi que les bâtiments de guerre de Massinissa ne surveillaient pas seulement les cotes africaines mais pénétraient en Méditerranée orientale.  * Cicéron, Verrines ; cité par Gabriel Camps in Massinissa ou les débuts de l’histoire, revue Libyca 1960.  

Quand la Numidie était exportatrice de blé

 Le commerce du temps de la Numidie restait le principal motif des relations de Massinissa avec le monde grec. Le fait que ce soit la Grèce propre ou les îles qui aient conservé plus particulièrement son souvenir permet de penser que ce commerce consistait surtout en exportation de blé, denrée qui faisait toujours défaut en Grèce. Le royaume Massyle était devenu en effet exportateur de blé. Les louanges de l’historien grec Polybe (sur l’œuvre agricole de Massinissa) permettent de mesurer l’importance des cultures. Des renseignements plus précis sont donnés par un autre historien, Tite-Live en l’occurrence : avec un zèle qu’aucune difficulté intérieure ne viendra tempérer, Massinissa fournira aux Romains des quantités croissantes de céréales pendant les campagnes d’Orient. En l’an 200 avant notre ère, il envoie à l’armée qui combat en Macédoine, 200.000 boisseaux de blé (17.508 hl) et 200.000 boisseaux d’orge (17.508 hl). En 198, à l’armée de Grèce 200.000 boisseaux de blé (17;508hl). En 191, à Rome, 300;000 boisseaux de blé (26.885 hl) et 250.000 boisseaux d’orge (21.885 hl); en Grèce, 500.000 boisseaux de blé (43.770 hl) et 300.000 d’orge (26.262hl). En 171, il envoie encore du blé à l’armée de Macédoine. En 170, il offre à l’armée de Macédoine, 1 million de boisseaux de blé (87.540 hl). En supposant un poids spécifique de 80 kg l’hl pour les blés et de 60 kgl’hl pour les orges*, on estime que les quantités ci-dessus indiquées furent livrées par Massinissa aux Romains. D’après les chiffres donnés par Pline l’ancien, on peut estimer à 81 kg le poids de l’hl de blé. Au1er siècle de notre ère, les chiffres ne devaient guère être supérieurs à ceux du temps de Massinissa. Le poids spécifique des orges oscille actuellement (2014) entre 55 et 65 kgl’hl en Algérie. Il parait utile de préciser que ces quantités ne représentent qu’une contribution fournie par Massinissa sans que ses ressources propres soient épuisées. La quantité importante qu’il offre aux Romains en 170 ne semble représenter qu’une très faible partie de ses récoltes puisqu’il s’offusque de ce que Rome ait tenu à lui payer ce blé. En 179 il avait fait don aux Déliens de quelques 11600 quintaux. Le royaume des Massyles produisait donc des quantités non négligeables. Le fait même que Massinissa en disposait à sa guise montre que ces fournitures échappaient au commerce privé et sortaient directement des greniers royaux. Ce blé provenait soit des domaines royaux soit des impositions ; des deux à la fois, sans doute. Ces chiffres ne permettent aucunement de déterminer la production totale du royaume, mais tout prouve qu’ils n’en représentent qu’une partie infime. Une autre remarque s’impose : en 170 avant notre ère, Massinissa n’avait encore mis la main ni sur les Emporia (comptoirs de commerce) ni surtout sur les Grandes Plaines qui possédaient de riches terres à céréales. Il s’agit donc d’une production essentiellement Massyle. La production d’orge était au moins aussi importante que celle du blé et l’emportait, comme aujourd’hui, dans les terres légères des montagnes ou des plateaux. On peut donc penser que l’exportation du blé était la principale source de revenus du royaume numide et que la Grèce était, avec Rome, le premier client de Massinissa. Des relations plus anciennes existaient avec les Grecs de Sicile ou d’Italie méridionale ; déjà des poteries de facture campanienne étaient achetées par les Africains. Certaines d’entre elles ont d’ailleurs été découvertes, vers la fin des années 1950, par P. Cadenat, dans une région aussi éloignée de la mer que celle de Tiaret.  * D’après Gabriel Camps, in Massinissa et les débuts de l’histoire, revue Libyca, 1960.   Kamel Bouslama El Moudjahid Mardi 23 septembre 2014