Reporters - "Le travail de terrain nous permet de constater que tamazight est vivace partout et constitue un socle sociologique et identitaire commun à tous les Algériens"

Le secrétaire général du HCA, Si El Hachemi Assad, à Reporters : "Le travail de terrain nous permet de constater que tamazight est vivace partout et constitue un socle sociologique et identitaire commun à tous les Algériens"
Dans cet entretien, le secrétaire général du Haut Commissariat à l’Amazighité revient sur les objectifs et recommandations du colloque organisé récemment à Béjaïa et qui a porté sur «la confection de dictionnaires amazighs monologues». Il aborde également le thème quelque peu polémique de la graphie, et évoque entre autres sujets, la situation de l’enseignement de cette langue, les missions et les objectifs du HCA, et la nouvelle approche de se confronter à la réalité du terrain et d’en tirer les enseignements.
Reporters : Vous avez organisé il y a quelques jours à Béjaïa un colloque international portant sur la confection de dictionnaires amazighs monolingues. Qu’est-ce qui est ressorti de ce rendez-vous en termes de recommandations et d’objectifs à court et moyen terme ?
Si El Hachemi Assad : Effectivement, il s’agit d’un rendez-vous scientifique International qui revêt une grande importance en ce sens qu’il traite d’une problématique qui nous interpelle à savoir : «La confection des dictionnaires monolingues amazighs». Organisé par le Haut Commissariat à l’Amazighité, en collaboration avec le Laboratoire d’aménagement et d’enseignement de la langue amazighe (LAELA) de l’Université Mouloud Mammeri de Tizi-Ouzou et l’université Abderrahmane Mira de Béjaïa, ce colloque nous a permis de tracer une feuille de route à suivre sur le registre de la lexicographie et de l’aménagement de tamazight. Comme recommandations phares, on retiendra la nécessité d’entamer la confection d’un Trésor de la langue amazighe en réunissant tout le vocabulaire au moyen d’enquêtes linguistiques dans tous les parlers amazighs. C’est ce travail qui servira de réservoir à la confection des dictionnaires : dialectaux, interdialectaux et d’amazigh commun, puis viendra la confection de terminologies scientifique et techniques communes à tous les dialectes amazighs et dans différents domaines dans la perspective d’une évolution convergente. Le processus se verra couronné par la confection d’un lexique fondamental destiné à l’usage scolaire suivi d’un glossaire arabe-amazigh pour les apprenants arabophones.
L’argument technique qui revient souvent dans les débats concernant cette langue est la graphie. Dans vos interventions, vous soutenez que ce n’est pas un problème, mais alors est-ce que la polygraphie (tifinagh, latin et arabe) est une solution adoptée dans un premier temps seulement et un jour viendra où il va falloir opter pour une seule graphie, ou est-elle envisagée comme une richesse ?
L’avancée de tamazight dans notre pays a naturellement suscité dans la société l’intérêt de débattre des contours de son développement. Faut-il encadrer ce débat et expliciter l’orientation utile dans ce nouveau contexte qui donne à tamazight le statut de langue officielle dans la Constitution ? C’est important de le faire et c’est de notre devoir de l’entamer dans la sérénité, loin de toute surenchère de quelque nature que ce soit. C’est aussi le rôle de l’élite et de la presse nationale. Un seul credo : dépassionner le débat sur tamazight. Une question s’impose à nous : pourquoi relance-t-on le débat sur la graphie à chaque avancée accomplie ? Nous constatons que cette question prend d’autres proportions à chaque amorce d’une étape pour la consolidation de tamazight. Et, au lieu de mettre en exergue la dynamique de tamazight, ses segments de développement, les chantiers scientifique et académiques qui l’attendent, on veut nous cerner dans un débat stérile, souvent teinté de passion et de subjectivité ! C’est cela le piège à éviter. En effet, l’écriture n’est pas l’essence de la langue, les linguistes la définissent comme «un support extralinguistique», ce qui compose la langue proprement dite sont ses systèmes phonétiques, phonologiques, morphosyntaxiques et lexico-sémantiques ; ce sont ces composantes-là qui en premier lieu font l’objet de l’aménagement d’une langue quelle qu’elle soit. Nous, au HCA, nous refusons de donner du crédit à ceux qui parlent de «guerre de graphie». Certes, le rôle de la graphie est important dans la fixation et le cumul civilisationnel, mais procédons par étape en fonction des nécessités et laissons l’usage et les vrais usagers de trancher pour la graphie après une période de transition ou de mise en concurrence des trois graphies actuellement en usage : en matière de consécration linguistique, c’est l’usage qui tranche en dernière instance. Oui, j’ai parlé de polygraphie pour expliquer à quelques personnes que tamazight, à l’instar des autres langues, peut être transcrite dans n’importe quelle graphie -sachant qu’il s’agit d’un support extralinguistique. Donc, pour entretenir la dynamique de promotion de tamazight sur l’ensemble du territoire national, sans exclusion aucune, l’approche pragmatique à adopter est d’encourager l’écriture dans une graphie codifiée. L’occasion est, pour nous, de préciser le choix du HCA qui nous renvoie à une ligne éditoriale réfléchie et argumentée et que nous assumons totalement sans flexion. Il est clair que, grâce à cet effort, nous sommes dans une dynamique éditoriale qui se distingue par le choix d’une graphie latine réalisée et donc codifiée et développée par nos soins. Nous travaillons à l’aise avec celle-ci et au quotidien avec nos interfaces universitaires-berbérisants et enseignants de tamazight. L’œuvre majeure du HCA est justement le développement d’un lectorat et l’édification d’un pont nécessaire pour assurer le passage de l’oral à l’écriture. Pour revenir à l’usage de la polygraphie, celle-ci est une solution médiane et une réalité d’étape. Elle est valable jusqu’à nouvel ordre. L’académie tranchera la question définitivement.
Quelle est la situation de l’enseignement de tamazight aujourd’hui ? (le nombre des enseignants a augmenté, la langue est enseignée dans plusieurs wilayas à présent, vous avez signé en 2015 un «protocole d’accord» avec le ministère de l’Education nationale…)
D’importantes avancées sont enregistrées dans l’enseignement de tamazight bien qu’il reste encore beaucoup à faire et surtout à parfaire. En effet, en matière de postes budgétaires, on enregistre une nette amélioration par rapport aux années précédentes, à en juger par le nombre de postes octroyés : 205 postes en 2015 et 506 en 2016. Mais cela reste encore en deçà du manque à combler, eu égard à l’ambition de généraliser tamazight à l’échelle nationale. D’autant plus qu’actuellement dans certaines wilayas, le problème de «demande sociale» ne se pose guère : l’enseignement de tamazight est bel et bien sollicité par les citoyens. De par son expérience du terrain et précisément de la réalité de l’enseignement de tamazight, le HCA doit être associé à la réflexion aux problématiques qu’il pose et à la recherche des solutions adéquates. Il serait utile d’identifier avec précision et en fonction de tous les paramètres ce qui est désigné par le terme de «demande sociale». C’est pourquoi, à mon avis, il est temps de formuler des amendements sur les textes régissant l’enseignement de tamazight, y compris la loi de l’orientation de l’éducation nationale N°08-04 du 23 janvier 2008, pour traduire de façon effective les dispositions de la nouvelle Constitution. Le problème de fond est d’en finir avec le caractère optionnel de cet enseignement. Au HCA, nous procédons à la catégorisation des points identifiés comme frein à la bonne marche de l’enseignement de tamazight, en en premier celui de l’optionalité. En tout état de cause, le HCA réitère son attachement à une généralisation graduelle qui, par ailleurs, doit obéir à la conformité d’un plan stratégique consensuel, où toute forme de précipitation devrait être exclue. En somme, notre ambitieux objectif est d’atteindre le cap des 48 wilayas, nous continuerons à œuvrer sans répit jusqu’à sa réalisation.
Depuis quelques mois, le HCA est plus présent sur le terrain. Cette nouvelle approche, ce redéploiement, vous a certainement permis d’avoir une meilleure compréhension de la réalité. Mais justement, qu’est-ce que vous avez pu constater ?
Le travail de terrain nous permet de constater que tamazight est vivace partout et constitue un socle sociologique et identitaire commun à tous les Algériens qu’il est important de valoriser et le promouvoir. Il reste tout à fait évident que la préservation et la sauvegarde du patrimoine culturel et linguistique amazigh de notre pays passent, indiscutablement, par la mise en place d’un dispositif chargé de recueillir, d’enregistrer, d’analyser et d’inventorier toutes les données qui se rapportent à la particularité linguistique et socioculturelle amazighe spécifique à chaque partie de l’Algérie. C’est dans le cadre de cette approche scientifique que le HCA poursuit les sorties d’études sur le terrain, qui ont permis à une équipe pluridisciplinaire composée de chercheurs universitaires, d’historiens de linguistes et de journalistes de se rendre dans des localités amzighophones des wilayas de Chlef, Béchar, Blida, Tlemcen, El Bayadh… Pour cela, nous œuvrons, par ces sorties, à entretenir la dynamique de promotion de tamazight sur l’ensemble du territoire national. Notre approche pragmatique est visible par la mise en place d’un programme de visites et de travail à travers les wilayas pour suivre, évaluer et consolider l’introduction de tamazight à l’école, à la radio et à travers le contact avec les associations locales pour la prise en charge des aspects liés à la valorisation et à la promotion du patrimoine matériel et immatériel et, enfin, à l’enseignement de tamazight pour les adultes.
Vous soutenez en tant qu’institution des projets d’études et d’édition. Comment se portent l’écriture et l’édition (très peu de maisons d’édition s’impliquent dans la publication d’œuvres dans cette langue) en Tamazight ?
L’effort éditorial que fournit notre institution, chaque année, pour le développement du livre et du lectorat amazighs continue à faire ses preuves et à donner ses fruits, suite à la réception de plusieurs titres qui représentent le résultat d’un travail de coédition avec l’Office des publications universitaires (OPU), l’ANEP et des maisons d’édition privées comme Tira (Béjaïa), Asirem (Bouira), Anzar (Biskra)… Une expérience que nous comptons élargir davantage avec un programme riche et varié. Notre ambition est d’assurer une grande visibilité au livre amazigh par une large distribution et un travail de promotion. Toute notre expérience nous permet d’affirmer que le processus de floraison de tamazight est amorcé aujourd’hui. Et pour réussir, un seul credo : le travail sans relâche pour une production scientifique, littéraire et culturelle de qualité.
Avec le nouveau statut de Tamazight inscrit dans la nouvelle Constitution, quel sera le rôle du HCA à l’avenir d’autant qu’il est question de création d’une académie chargée de la promotion de Tamazight ?
Tant que la loi organique n’est pas encore promulguée, on ne peut pas se prononcer sur cette question. En attendant, le HCA adapte sa «nouvelle feuille de route» en prenant en charge des questions récurrentes et prioritaires liées au nouveau statut de tamazight. Il est important aujourd’hui de mettre en synergie toutes les compétences, sans exclusion, pour préparer ainsi l’assise de l’Académie de la langue amazighe. A mon humble avis, cette nouvelle institution ne peut être qu’un instrument pour une réelle prise en charge de tamazight dans son volet scientifique et académique. Cette instance de régulation de tamazigh est nécessaire pour la mise en œuvre de l’officialisation de celle-ci et qui doit se faire en coordination avec les instances déjà existantes.
Sara Kharfi
Reporters du mercredi 30 mars 2016



